Andromeda de March of Scylla, quand le mythe antique s'embrase dans le cosmos
Baptisé Andromeda, ce premier opus débarque avec de solides arguments : un son taillé pour les arènes signé Francis Caste, un visuel d’une beauté abyssale et une ambition narrative qui refuse les sentiers battus. Plongée au cœur d’une œuvre qui fait dialoguer la tragédie grecque avec le vide interstellaire.
Y.S
8/22/20267 min read


Chronique & Décryptage : Andromeda de March of Scylla, quand le mythe antique s'embrase dans le cosmos
Artiste : March of Scylla
Album : Andromeda
Label : Klonosphere / Season of Mist
Production : Francis Caste (Studio Sainte-Marthe)
Genre : Dark Post-Metal / Modern Metalcore / Djent progressif
Durée : 10 titres (~45 minutes)
Note de la rédaction : 7,8 / 10
Dans le paysage bouillonnant du metal moderne hexagonal, émerger avec une identité forte relève souvent de la gageure. Pourtant, depuis leur formation à Amiens en 2019, les musiciens de March of Scylla ont patiemment posé les jalons de leur univers. Après deux EPs remarqués (Archives en 2021 et Dark Myth en 2022) et une présence scénique saluée sur plusieurs tremplins régionaux et nationaux, le quatuor passe enfin le cap redouté du premier album longue durée.
1. Le Genre et l'ADN Sonore : Entre lourdeur tellurique et brumes cosmiques
Classer March of Scylla dans une seule case serait réducteur. Le groupe pratique un Dark Post-Metal teinté de Metalcore moderne et de Djent progressif.
Concrètement, qu’entend-on au fil des dix pistes ?
Des riffs en accordage très bas, saccadés et syncopés, qui empruntent au groove écrasant de formations comme Fit For An Autopsy, Gojira ou Architects.
Une section rythmique monumentale, où la basse claquante de Robert Desbiendras et la frappe chirurgicale de Gilles Masson créent une dynamique taillée pour le headbanging.
Des nappes atmosphériques et des textures synthétiques qui ouvrent l'espace sonore, rappelant l’ambiance éthérée de TesseracT ou la mélancolie sombre de The Ocean.
Une dualité vocale omniprésente assurée par Florian Vasseur, oscillant entre des hurlements viscéraux (growls profonds et screams écorchés) et des lignes en chant clair plus aériennes.
L'album n'est pas qu'un étalage de puissance brute : il privilégie avant tout la construction d'ambiances dramatiques, où l'accalmie n'est souvent que le prélude à une déflagration sonique.
2. Le Concept : L'Olympe projeté dans le vide spatial
L'originalité d'Andromeda repose en grande partie sur son fil conducteur thématique. March of Scylla refuse les clichés habituels du metalcore pour s'immerger dans la mythologie grecque antique (les figures d'Ulysse, d'Achille, de Myrrha ou de Cassiopée), mais en la transposant dans une dimension cosmique et métaphysique.
Le mythe d'Andromède, princesse sacrifiée aux monstres marins devenue constellation céleste, sert de métaphore filée pour explorer les angoisses humaines contemporaines : l'isolement, le sacrifice, le déterminisme, la finitude et la place de l'homme face à l'immensité de l'univers.
Cette narration est magnifiquement mise en valeur par l'artwork conçu par Pierre Gacquer et Gilles Masson, représentant cette silhouette astrale prisonnière des étoiles, entre lumière divine et noirceur absolue.
3. Track-by-Track : Les titres à écouter d'urgence
Pour saisir toute la complexité et l’envergure de l'album, quatre pièces maîtresses méritent qu’on s’y attarde en détail. De l'onde de choc inaugurale au crépuscule stellaire, ces morceaux résument à eux seuls la dynamique de March of Scylla.
1. Ulysses' Lies : L'assaut inaugural et la rupture des masques
Là où beaucoup d'albums du genre s’abritent derrière une longue introduction cinématique feutrée pour faire monter la sauce, March of Scylla choisit la violence immédiate. Dès la première seconde, « Ulysses' Lies » prend l'auditeur à la gorge. Le groupe assène des patterns rythmiques déstructurés, où les silences et les syncopes frappent aussi fort que les accords.
Très vite, la guitare de Christofer Fraisier libère un riff djent d'une lourdeur écrasante, soutenu par une basse claquante et métallique qui rappelle la production ultra-punchy d’un Architects de la grande époque.
Thématiquement, le titre déconstruit la figure d'Ulysse pour en faire le symbole de la tromperie et de l'orgueil déchu. Cette amertume transpire dans le chant de Florian Vasseur : ses screams écorchés sur les couplets crachent une rancœur palpable, avant qu'un refrain magistral, porté par des harmonies vocales aériennes et des nappes de synthétiseurs discrets, ne vienne ouvrir l'horizon. C’est le coup de semonce idéal, instaurant une tension dramatique constante qui ne retombera plus.
Le moment clé : Le pont au milieu du morceau, où le tempo ralentit pour laisser place à un motif rythmique rampant, avant qu’une reprise foudroyante ne fasse exploser le dernier refrain.
2. Storm Dancer : Le single imparable taillé pour la fosse
Si Ulysses' Lies posait le cadre avec solennité, « Storm Dancer » injecte une dose massive d’adrénaline pure. C'est incontestablement le titre le plus viscéral, direct et galvanisant de la galette. Pensé dès sa genèse pour l'épreuve de la scène, il déploie un groove contagieux porté par un tempo véloce et une section rythmique en fusion.
Gilles Masson y livre une prestation de haute volée derrière ses fûts, alternant blasts chirurgicaux, double pédale dévastatrice et contretemps qui bousculent l'équilibre. De son côté, Florian fait la démonstration de sa palette vocale : le flow est rapide, saccadé, presque étouffant d'urgence, traduisant le combat d'une âme prise au piège dans l'œil du cyclone.
La force de Storm Dancer réside dans son sens aigu du timing : pas une seconde de gras, les transitions s'enchaînent avec une fluidité redoutable, culminant sur un breakdown titanesque fait pour déclencher des wall of death instantanés en festival.
Le moment clé : Le drop précédant le breakdown final, où la basse vrombissante de Robert Desbiendras reste seule une fraction de seconde avant que le mur de guitares ne vienne pulvériser les tympans.
3. BlaAst : L'apogée progressive et le grand saut dans le vide
Dépassant allègrement la barre des six minutes, « BlaAst » est le sommet de l'album et le terrain d'expression privilégié de la fibre post-metal du quatuor. Le morceau refuse les structures pop-metal traditionnelles pour embrasser une véritable narration sonore à tiroirs.
Tout commence dans une pénombre vaporeuse : des arpèges clairs, drapés d'une réverbération abyssale et d'effets shoegaze, installent une apesanteur mélancolique. On croirait flotter au milieu des débris d'une station orbitale abandonnée. Puis, par couches successives, la tension s'accumule. Des accords sourds et une pulsation cardiaque s'invitent, annonçant l'inévitable.
L'explosion qui suit est l'un des moments les plus intenses du disque. Les guitares 7 cordes s'abattent comme une pluie de météores sur des lignes de chant habité, à la limite de la rupture émotionnelle. BlaAst parvient à concilier une noirceur cataclysmique avec des envolées mélodiques d'une beauté désarmante.
Le moment clé : La transition atmosphérique centrale, où le morceau semble s'éteindre dans un murmure avant de renaître avec une polyrythmie destructrice digne de TesseracT ou Gojira.
4. Cosmogony : L'adieu crépusculaire et la chute dans l'éternité
Pour refermer le voyage, March of Scylla ne signe pas un retour au calme rassurant, mais organise une lente descente vers le néant. « Cosmogony » prend le contre-pied de l'urgence de Storm Dancer en adoptant une cadence quasi-doom, majestueuse et funeste.
Ici, les textures sonores deviennent nettement plus glaciales et spectrales. Les leads de guitare traînent des échos fantomatiques au-dessus d'un mur de son lourd et oppressant. Le morceau donne le vertige, illustrant avec brio la création et l'anéantissement de mondes entiers face à l'indifférence du cosmos. Le chant se fait tour à tour plaintif, spectral puis hurlé avec le désespoir d'un naufragé spatial.
Dans son dernier tiers, le titre se déstructure peu à peu : la batterie se raréfie, les distorsions s'effilochent dans un magma sonore ambiant, laissant l'auditeur hagard, suspendu dans un silence pesant après trois quarts d'heure de déferlement sonique.
Le moment clé : L'extinction progressive des instruments sur les 45 dernières secondes, qui agit comme une perte totale de gravité et clôt l'album sur une note existentielle poignante.
Pour un premier album, la copie rendue par March of Scylla est particulièrement soignée, même si quelques pistes d'amélioration demeurent pour les prochaines étapes de leur carrière.
🟢 Ce qui fait la force d'Andromeda :
Une production de rang international : Le travail de Francis Caste au Studio Sainte-Marthe est irréprochable. Le son est lourd, organique et chirurgical sans jamais paraître artificiel ou surcompressé.
Un univers visuel et narratif cohérent : Du mastering à la pochette en passant par les textes, Andromeda a été pensé comme un objet artistique complet.
Le sens du groove : Le groupe évite l'écueil de la démonstration technique stérile en conservant toujours un groove communicatif et des refrains mémorables.
🔴 Les axes de progression :
Une écriture parfois redondante : Sur dix pistes, la structure des morceaux a tendance à suivre des schémas récurrents (intro lourde / couplet saccadé / envolée aérée / pont ultra-pesant). Varier davantage les dynamiques globales renforcerait l'effet de surprise.
Des influences encore très audibles : Si la recette est parfaitement maîtrisée, on ressent encore très nettement l'ombre tutélaire de groupes phares comme Architects ou Fit For An Autopsy. Un soupçon de liberté supplémentaire permettra au combo d'affirmer une empreinte 100 % singulière.
Le chant clair : Très habité et sincère, le timbre clair manque encore parfois d'un peu d'assurance ou de nuances sur certaines intonations en langue anglaise.
5. Quel impact pour March of Scylla ?
Avec Andromeda, March of Scylla ne se contente pas de confirmer les espoirs placés en eux : le groupe s'installe confortablement sur l'échiquier du metal moderne français. En rejoignant l'écurie Klonosphere et en proposant un disque d'une telle maturité technique, ils prouvent que la scène des Hauts-de-France a de la ressource.
L'album possède toutes les armes pour séduire au-delà de nos frontières et ouvrir les portes des grands festivals d'été (Hellfest, Motocultor, Mennecy Metal Fest).
En Bref : Le Verdict
« Andromeda est une odyssée sombre, massive et généreuse. En mariant la rage brute du metalcore moderne à la poésie tragique de la mythologie grecque, March of Scylla signe un premier album marquant qui pose les bases d'un avenir radieux pour le quatuor amiénois. »
Pour les fans de : Gojira, Fit For An Autopsy, Architects, Dropdead Chaos, TesseracT.
À écouter : Casque vissé sur les oreilles, dans le noir complet, pour profiter de la richesse des ambiances.
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