Chronique : Around the Fur de Deftones (1997)

À l'automne 1997, le paysage rock et metal est en pleine mutation. Le grunge a rendu son dernier souffle, et la déferlante « nu-metal » commence à saturer les ondes sous l’égide de guitares sous-accordées et de rythmiques hip-hop. Deux ans plus tôt, avec Adrenaline (1995), les Californiens de Sacramento s’étaient fait remarquer par une rage brute et abrasive, mais risquaient d’être enfermés dans la même case que Korn ou Limp Bizkit.

Y.S

8/20/202613 min read

A woman with smudged dark eye makeup stands before a Deftones Around the Fur collage with butterflies and sketches.
A woman with smudged dark eye makeup stands before a Deftones Around the Fur collage with butterflies and sketches.

Date de sortie : 28 octobre 1997

Format original : CD, Vinyle, Cassette

Genre : Metal alternatif, Nu-metal, Nu-gaze, Post-hardcore

Durée totale (sur CD) : 73 minutes et 53 secondes (dont ~37 min de musique effective + silences et pistes cachées)

Label : Maverick Records / Warner Bros. Records

Introduction : L’heure de l’émancipation

À l’automne 1997, le paysage du rock lourd américain est sur le point d’être submergé par le raz-de-marée nu-metal. Alors que l’industrie s’empresse de manufacturer des clones de Korn à coups de casquettes rouges et de riffs rap-metal prévisibles, quatre gamins de Sacramento s’enferment au Studio Litho de Seattle aux côtés du producteur Terry Date. Deux ans après la décharge brute, juvénile et urgente d’Adrenaline, Deftones se trouve à la croisée des chemins.

Pourtant, là où beaucoup auraient cédé à la surenchère de testostérone et d’agressivité binaire pour surfer sur la vague, Deftones choisit l’émancipation. Avec Around the Fur, le groupe refuse d'être le soldat d'un genre à la mode pour devenir l'architecte de son propre monde. L'ambition est limpide mais périlleuse : dépasser la simple violence pour inventer une dynamique inédite, un clair-obscur sonore où la lourdeur écrasante du metal alternatif vient épouser la mélancolie éthérée de la new wave et du shoegaze.

Forgé dans un climat électrique de fête permanente, de dérives nocturnes et de frictions créatives salvatrices — notamment entre la vision tellurique du guitariste Stephen Carpenter et les aspirations vaporeuses de Chino Moreno —, ce deuxième album n’est pas une simple confirmation. C’est l’acte de naissance d’une signature sonore unique au monde, un disque viscéral et charnel où la rage la plus féroce apprend enfin à murmurer à l’oreille.

1. La Genèse et les Anecdotes de Naissance : L'Orgie Créative de Seattle

L'enregistrement d'Around the Fur tient autant de la communion musicale intense que de l’excès le plus total.


Pour ce second album, Deftones s'exile à Seattle au Studio Litho, propriété de Stone Gossard (guitariste de Pearl Jam). Encadré par le producteur chevronné Terry Date (Pantera, Soundgarden), le groupe passe quatre mois dans une ambiance de colonie de vacances survoltée : sessions de skate jusqu'à l'aube, courses de voitures de location, alcool, drogues et fête non-stop. Cette énergie hédoniste et chaotique s'est infiltrée directement dans les bandes magnétiques, apportant au disque une urgence fiévreuse.


La femme en maillot de bain vue en très gros plan et en contre-plongée déformée (objectif fish-eye) est devenue l'une des pochettes les plus emblématiques des années 1990. La photo a été prise vers 4 heures du matin lors d'une fête arrosée par le photographe Rick Kosick (futur collaborateur de l'équipe Jackass). La jeune femme, Lisa Hughes, était une amie du groupe. Kosick a braqué l'objectif sur elle sans prévenir ; Deftones a tellement aimé le côté intime, voyeuriste et spontané du cliché qu'il en a fait la pochette, après avoir obtenu son accord in extremis.


Le titre d'ouverture, aujourd'hui mythique ( My Own Summer ), est né de l'agacement de Chino Moreno envers la lumière du jour. Épuisé et en lendemain de fête permanent lors des sessions d'écriture à Sacramento, Chino ne supportait pas la lumière du soleil qui l'empêchait de dormir le jour pour composer la nuit. Il a alors recouvert toutes les fenêtres de sa chambre de papier aluminium pour créer une obscurité totale, inspirant les paroles iconiques : « Cloud, or come save me / The sun / Shove it aside ».


Le titre le plus furieux du disque, « Headup », est né d'une tragédie. En août 1996, Dana Wells (beau-fils de Max Cavalera de Sepultura et ami très proche des membres de Deftones) meurt brutalement dans un accident de voiture. Dévasté, Max quitte Sepultura et s'isole. Chino et le groupe l'invitent à Seattle pour évacuer sa douleur dans la musique. En studio, Max prend une guitare à 8 cordes cassées, improvise un riff destructeur, et hurle avec Chino sa rage et son deuil. Les paroles scandent : « Soulfly, fly high, Soulfly, fly free ». Ce mot improvisé en studio donnera le nom du nouveau groupe de Max Cavalera : Soulfly.


Fidèle à la tradition des années 90, la dernière piste « MX » s'étend sur plus de 37 minutes. Après la fin de la chanson (où chante Annalynn, l'épouse du batteur Abe Cunningham), un long silence s'installe, entrecoupé à 19:32 par le son distinctif de quelqu'un fumant un bang (« Bong Hit »), avant que n'explose à 32:35 le morceau secret « Damone », un titre percutant devenu un favori culte des fans.

2. Anatomie de l'Album : Entre Caresse et Mutilation

La force d'Around the Fur réside dans son équilibre parfait entre ombres et lumières, agressivité brute et érotisme crépusculaire.

Le son Terry Date et l'alchimie instrumentale

  • La batterie d'Abe Cunningham : C'est le cœur battant du disque. Le son de caisse claire claque avec une précision et un groove phénoménaux, teintés d'accents hip-hop et funk qui empêchent le son de sombrer dans la rigidité du metal classique.

  • La basse de Chi Cheng : Ronde, lourde, hypnotique et viscérale, elle apporte une assise presque dub à des titres comme « Dai the Flu » ou « Mascara ».

  • Les guitares de Stephen Carpenter : Accordé en Drop C#, Stef délivre des riffs massifs inspirés autant de Meshuggah que de Pantera, servant de mur du son monolithique.

  • Le chant de Chino Moreno : Chino s'affirme ici comme un vocaliste hors norme. Il passe en une fraction de seconde d'un murmure sensuel et plaintif inspiré de Depeche Mode ou The Cure à des hurlements déchirants et hystériques.

Analyse détaillée : Voyage au cœur des pièces maîtresses d’Around the Fur

1. « My Own Summer (Shove It) » : L'Embrasement Solaire et le Cri Primal

Dès les premières secondes, l’auditeur est happé par un charleston métronomique, immédiatement pulvérisé par le riff chromatique en Drop C# de Stephen Carpenter. Ce riff, devenu l’un des plus reconnaissables de l’histoire du metal des années 90, pose les règles du jeu : une lourdeur pachydermique couplée à un groove irrésistible impulsé par le jeu de batterie syncopé d’Abe Cunningham.

Sur les couplets, une basse ronde et menaçante rampe dans l'ombre pendant que Chino Moreno murmure d’une voix feutrée, presque paranoïaque. Il y dépeint son calvaire : enfermé dans une pièce aux fenêtres calfeutrées de papier aluminium pour fuir la lumière du jour et ses migraines d'après-fête, il voue une haine viscérale au soleil.

Puis survient la déflagration. Sans transition, Chino bascule du murmure à une hystérie absolue, hurlant à s’en déchirer les cordes vocales : « SHOVE IT! SHOVE IT! SHOVE IT ASIDE! ». Ce dynamisme en montagnes russes (« whisper-to-scream ») devient la marque de fabrique du groupe, faisant de ce morceau d’ouverture un hymne intemporel d'aliénation et de rage cathartique.

2. « Lhabia » & « Around the Fur » : Le Diptyque Charnel et Paranoïaque

Ces deux pistes consécutives plongent l'album dans une moiteur étouffante où se côtoient danger, tension sexuelle et dissonance.

  • « Lhabia » s'ouvre sur un rythme de batterie déstructuré et titubant, presque jazzy dans son approche mais exécuté avec une frappe de plomb. Chino y adopte un phrasé traînant, mi-rappé mi-ivrogne, donnant l'impression d'un monologue fiévreux au fond d'un club malfamé. Les guitares s’étirent en accords dissonants et maladifs avant que le refrain n'explose dans une fureur brute. Le morceau capture une sensation de vertige permanent, illustrant à merveille l'ambiance trouble des nuits blanches de Seattle.

  • « Around the Fur » (le morceau-titre) prend le relais avec une ligne de basse rampante signée Chi Cheng. Le titre explore le côté sombre de la séduction, de la vanité et de la superficialité du milieu de la musique. La voix de Chino se fait prédatrice, susurrant des confidences toxiques à l'oreille de l'auditeur (« Prostitute, blow the man down... »), avant que Stephen ne vienne plaquer des murs de distorsion massifs. C’est un morceau suffocant, où la sensualité n'est jamais synonyme de douceur, mais de prédation et de perte de contrôle.

3. « Mascara » : La Ballade Toxique et Funèbre

Ralentissant drastiquement le tempo, « Mascara » est sans doute le morceau le plus sombre et dérangeant de la discographie de Deftones. Construit comme un downtempo poisseux aux confins du trip-hop et du sludge metal, le titre baigne dans une léthargie menaçante.

La batterie traîne la patte avec une lourdeur résignée, tandis que la guitare égrène des notes froides et minimalistes qui résonnent dans un vide sidéral. Chino Moreno y endosse le rôle d'un crooner désabusé au bord du précipice moral, disséquant une relation amoureuse toxique, possessive et mortifère. La noirceur du texte culmine dans un refrain glaçant d'amertume :

« There's no water / It's too bad you're married to me... »

Chino ne crie presque pas : il gémit, constate les dégâts d'un amour destructeur avec une voix spectrale qui semble émerger d'une chambre froide. Un chef-d'œuvre de tension retenue où la violence n'explose jamais, ce qui la rend d'autant plus terrifiante.

4. « Be Quiet and Drive (Far Away) » : L'Hymne Shoegaze et l'Échappée Belle

Considéré à juste titre comme le sommet émotionnel du disque — et l'un des plus grands titres de rock alternatif de tous les temps —, « Be Quiet and Drive » est le morceau qui a définitivement fait basculer Deftones dans une autre dimension artistique.

Ici, la distorsion cesse d'être purement agressive pour devenir lumineuse et texturée. Stephen Carpenter utilise des accords ouverts qui résonnent et flottent dans l'air, créant un mur du son dense inspiré du shoegaze (My Bloody Valentine) et de la dream pop (Cocteau Twins). La pulsation d'Abe Cunningham, constante et dynamique, insuffle au morceau une sensation d'urgence et de mouvement perpétuel.

Par-dessus cette toile sonore monumentale, Chino délivre une performance vocale d’une mélancolie déchirante. Il chante le besoin viscéral de fuite, l'envie de monter dans une voiture, de rouler à tombeau ouvert sous les néons de l'autoroute et de tout laisser derrière soi :

« It feels good to know you're mine / Now drive me far away, away... »

Le pont final est une pure merveille cathartique : la voix claire de Chino se brise soudainement pour laisser place à des cris éperdus (« I DON'T CARE WHERE, JUST FAR AWAY! »), emportés par un maelström de guitares célestes. C'est l'essence même de Deftones résumée en cinq minutes : la rencontre parfaite entre la brutalité du metal et la grâce de la mélancolie adolescente.

5. « Lotion » & « Dai the Flu » : Le Grand Écart Stylistique

Placés au cœur de la seconde moitié de l'album, ces deux morceaux démontrent la versatilité éclatante du groupe.

  • « Lotion » est une gifle punk/hardcore d'une férocité sans filtre. Le riff d'ouverture de Stephen est mécanique, cinglant, ultra-rapide. Chino éructe des couplets sarcastiques et désespérés avec une hargne contagieuse (« How feel it is? / It's classic! »). C'est un déferlement d'adrénaline brute, un exutoire viscéral où le groupe prouve qu'il sait encore frapper avec la violence d'un groupe de thrash metal.

  • « Dai the Flu » prend immédiatement le contre-pied avec une délicatesse envoûtante. Porté par une ligne de basse mélodique magistrale de Chi Cheng et des arpèges de guitare scintillants, le morceau installe une ambiance fiévreuse et nocturne. Chino y déploie l'un de ses refrains les plus élégiaques, chantant la dépendance affective comme une maladie qui ronge de l'intérieur. La transition entre la voix de velours des couplets et la puissance dévastatrice du refrain est d'une fluidité exemplaire.

6. « MX » : L'Orgie Décadente et les Secrets de la Nuit

« MX » referme officiellement l'album sur une atmosphère de fin de fête sordide et hallucinée. Le tempo est lourd, syncopé, dominé par un riff écrasant et les textures de platines vinyles de Frank Delgado, qui injecte des bruits blancs et des samples spectraux.

Le morceau se distingue par un dialogue à double voix : Chino, au chant lascif et décadent, donne la réplique à Annalynn Cunningham (l'épouse du batteur Abe). D'une voix blanche, détachée et glaciale, elle scande des bribes de phrases au micro, créant un contraste saisissant avec les gémissements et les hurlements saturés de Chino. C'est un morceau presque théâtral, dépeignant le consumérisme, l'obsession charnelle et l'ennui des nuits d'excès.

Mais l'expérience ne s'arrête pas là. Fidèle à la tradition des années 90, la piste s'étire dans un silence trompeur de près de 15 minutes, soudainement interrompu par :

  1. « Bong Hit » (à 19:32) : Une pastille sonore brute où l'on entend simplement quelqu'un allumer et fumer un bang, clin d'œil direct au mode de vie débridé du groupe pendant les sessions à Seattle.

  2. « Damone » (à 32:35) : Un véritable morceau caché, ultra-efficace et bondissant, qui rappelle l'énergie de My Own Summer. Une pépite d'alt-metal que seuls les auditeurs les plus patients — qui laissaient tourner leur lecteur CD jusqu'au bout — avaient le privilège de découvrir, clôturant cette traversée nocturne sur une ultime montée d'adrénaline.

3. L'Impact et l'Héritage : La Naissance d'un Mythe

À sa sortie en octobre 1997, Around the Fur agit comme une véritable déflagration. Loin d'un succès préfabriqué, l'album s'impose par une conquête organique du public, portée par des tournées marathons incisives et une présence visuelle magnétique sur MTV. Les clips frappent les esprits : l'angoisse sous haute tension de « My Own Summer (Shove It) » — avec ses estrades métalliques suspendues au-dessus d'une mer infestée de requins — et la mélancolie cinématographique en clair-obscur de « Be Quiet and Drive (Far Away) » gravent l'imagerie du groupe dans la rétine d'une génération. L'ascension est irrésistible : certifié disque d'or en 1999 avant de franchir le cap du disque de platine, l'album propulse Deftones hors des caves californiennes pour les installer au sommet de la scène internationale.

L'échappée belle hors du Nu-Metal

Avec le recul historique, la véritable prouesse d’Around the Fur réside dans son insolente liberté : ce disque a littéralement sauvé Deftones du piège mortel de l'étiquette Nu-Metal.

Alors qu'à la fin des années 90, la scène lourde américaine s'enfonce dans une surenchère de testostérone bravache, de rythmiques hip-hop caricaturales et d'angoisse adolescente standardisée, le quintette de Sacramento prend le contre-pied absolu du genre. Chino Moreno délaisse le phrasé scandé pour déployer un chant tout en nuances spectrales, oscillant entre chuchotements érotiques et hurlements déchirants. En hybridant la violence tellurique du metal alternatif avec les textures vaporeuses de la Dream Pop, la sensualité de la New Wave et le romantisme noir de The Cure ou Depeche Mode, Deftones injecte une vulnérabilité et une sophistication poétique alors inédites dans le metal contemporain. Le disque prouve avec éclat que la lourdeur n'exclut ni la grâce, ni le vertige émotionnel.

La rampe de lancement pour White Pony

Sans la prise de risque et la validation critique d’Around the Fur, le chef-d’œuvre absolu du groupe, White Pony (2000), n’aurait tout simplement jamais pu voir le jour.

En studio, l'enregistrement à Seattle a agi comme un laboratoire où les membres ont appris à faire cohabiter leurs oppositions stylistiques plutôt qu'à les neutraliser : les riffs accordés très bas de Stephen Carpenter ont trouvé leur équilibre parfait aux côtés des nappes futuristes de Frank Delgado (encore invité récurrent à l'époque) et des grooves syncopés d'Abe Cunningham et Chi Cheng. Around the Fur a été le creuset où s'est forgée l'alchimie définitive de Deftones. Il a offert au groupe la confiance artistique et la stature commerciale nécessaires pour oser, trois ans plus tard, l'expérimentation totale et l'avant-gardisme sans concession de leur troisième opus.

Une onde de choc intemporelle : Du « Deftones-core » à la génération connectée

Près de trente ans après sa parution, la fraîcheur d’Around the Fur demeure insolente. Là où les productions surcompressées de la fin des années 90 ont souvent atrocement vieilli, la réalisation organique de Terry Date conserve un tranchant et une profondeur intacts. Son héritage se déploie aujourd'hui sur deux fronts majeurs :

  • La matrice du rock alternatif moderne : L'album a posé les fondations de ce que la critique nomme aujourd'hui le « Deftones-core » ou le renouveau nu-gaze / heavy shoegaze. De fers de lance contemporains comme Loathe, Fleshwater, Narrow Head, Moodring ou Thornhill, tous revendiquent directement cette dynamique schizophrénique initiée sur des titres comme « Mascara » ou « Around the Fur », fusionnant la distorsion la plus abrasive à des mélodies éthérées.

  • Un totem culturel pour les nouvelles générations : Phénomène rare pour un disque de 1997, Around the Fur connaît une seconde jeunesse éclatante auprès de la Gen Z. Redécouvert massivement via les réseaux sociaux et la culture alternative web, l'album fascine par son esthétique : sa pochette devenue culte — capturée au grand angle par Rick Kosick —, son romantisme vénéneux et son authenticité brute résonnent puissamment auprès d'un jeune public en quête d'une musique à la fois viscérale, stylisée et sans fard.

Conclusion

Bien plus qu'une simple étape dans une discographie, Around the Fur est un disque charnière, viscéral et magnétique. C’est l’instant de grâce suspendu où quatre jeunes musiciens de Sacramento ont cessé d'être de simples espoirs du rock lourd pour devenir les architectes d'un univers sonore unique au monde. Pris entre l'urgence sauvage de leurs débuts et l'avant-gardisme qui allait bientôt éclore, Deftones a capturé ici l'éclair dans la bouteille : un moment rare d'alignement parfait entre l'instinct pur, la friction créative et une inspiration insolente.

La véritable magie de l'album réside dans cet équilibre précaire et incandescent, où la violence des coups n'a d'égal que la délicatesse des caresses. Rarement un disque de metal aura su se faire aussi charnel, trouble et hypnotique. En faisant cohabiter la lourdeur des riffs avec une vulnérabilité à fleur de peau, le groupe a réinventé la notion même d'intensité : la brutalité n'y est jamais une fin en soi, mais l'écrin d'une mélancolie vénéneuse et d'un érotisme sombre qui consument l'auditeur de l'intérieur.

Presque trois décennies après avoir dynamité les codes de son époque, l'album n'a rien perdu de son venin ni de son éclat. En refusant les modes passagères pour explorer ses propres failles, Deftones a signé une œuvre qui échappe définitivement aux lois de l'usure du temps. Indispensable, intemporel et viscéralement beau, Around the Fur reste ce monument de fièvre et d'électricité pure : le battement de cœur originel d'un groupe devenu légendaire.