La fulgurante odyssée de Silverchair.

Description Silverchair ne compte que cinq albums studio en près de quinze ans d'existence. Pourtant, rares sont les formations dans l'histoire moderne du rock à avoir accompli une mue aussi radicale. En cinq chapitres discographiques, le trio est passé de l’insouciance d'un garage de banlieue ouvrière au post-grunge le plus féroce, avant de pulvériser ses propres fondations pour inventer un art-rock baroque d'une sophistication vertigineuse.de l'article de blog :

Y.S

8/26/202615 min read

A chronological fresco poster showcasing Silverchair's five studio albums: Frogstomp (1995), Freak Show (1997), Neon
A chronological fresco poster showcasing Silverchair's five studio albums: Frogstomp (1995), Freak Show (1997), Neon

Les origines : Trois gamins de Newcastle à l'assaut du monde (1992-1994)

Une jeunesse entre acier, vagues et guitares saturées

Au début des années 1990, Newcastle n’a rien d’un épicentre de la pop-culture mondiale. Située à 160 kilomètres au nord de Sydney, c'est une cité côtière rude, industrielle et ouvrière, réputée pour ses aciéries géantes (la gigantesque usine BHP), son port d'exportation de charbon et ses spots de surf balayés par les vents du Pacifique. Les perspectives pour les adolescents de la banlieue résidentielle de Merewether se résument souvent à un triptyque immuable : l'école, le surf après les cours et, plus tard, l'usine ou les chantiers.

C'est dans ce décor loin des projecteurs que grandissent Daniel Johns (né le 22 avril 1979) et Ben Gillies (né le 24 octobre 1979). Amis inséparables depuis l'école primaire (Merewether Heights Public School), les deux garçons partagent très tôt une fascination viscérale pour le son. Daniel, après s'être essayé à la trompette et à la guitare classique, s'achète une guitare électrique bon marché. Ben, de son côté, s'installe derrière une batterie cabossée.

Vers 1992, alors qu'ils n'ont que 12 ans, ils commencent à faire du bruit ensemble dans le garage des parents de Ben. Très vite, ils réalisent qu'il leur manque une section rythmique complète. Ils recrutent alors un camarade de classe discret et solide comme un roc : Chris Joannou (né le 10 novembre 1979). Chris n'a jamais touché une basse de sa vie, mais il s'achète un instrument et apprend à caler ses lignes de quatre cordes sur le jeu de batterie puissant et métronomique de Gillies. Un quatrième ami, Tobin Finnane, les rejoint brièvement à la seconde guitare rythmique avant de quitter le groupe lorsque sa famille déménage en Angleterre.

Des reprises de pub-rock aux riffs ravageurs de Seattle

À leurs débuts, sous le nom très éphémère de Short Elvis, puis sous celui d’Innocent Criminals, le trio passe ses week-ends entiers enfermé dans le garage familial des Gillies, les murs tapissés de boîtes d'œufs pour étouffer le son et éviter les plaintes des voisins. Leurs mères respectives préparent des sandwiches et surveillent l’heure des devoirs, tandis que les trois ados montent le volume de leurs amplis jusqu'à saturation.

Leur éducation musicale commence par les vinyles de leurs parents et de leurs grands frères : ils apprennent à jouer en reprenant note pour note les classiques du hard rock des années 70 — Led Zeppelin, Deep Purple et Black Sabbath.

Mais en 1992-1993, l'onde de choc du mouvement grunge en provenance de Seattle traverse l'océan Pacifique. Pour des collégiens de 13 ans, la déferlante Nirvana, Soundgarden, Pearl Jam, mais aussi le son ultra-lourd et syncopé du groupe new-yorkais Helmet, est une véritable révélation.

Daniel Johns commence à baisser l'accordage de sa guitare en Drop-D (la corde de Mi grave accordée en Ré) pour obtenir un son plus gras et percutant. Il se met à chanter avec une voix éraillée et grave, étonnamment mature pour son jeune âge. Très vite, les reprises ne leur suffisent plus : Johns et Gillies se mettent à composer leurs propres morceaux dans leur chambre.

Le coup de tonnerre de 1994 : Le concours Pick Me

Au début de l'année 1994, les Innocent Criminals ont 14 ans. Ils écument quelques kermesses scolaires, des fêtes d'anniversaire et de petits tremplins locaux à Newcastle, jouant devant une poignée de camarades de classe.

Bien décidés à immortaliser leurs chansons, ils réservent quelques heures dans le petit studio de la station de radio communautaire de l'Université de Newcastle (2NUR). Pour une poignée de dollars australiens, ils enregistrent une démo cassette de quelques titres, dont une composition originale intitulée « Tomorrow ».

Au même moment, une opportunité inespérée se présente : l'émission de télévision pour la jeunesse Nomad (diffusée sur la chaîne publique SBS) et la prestigieuse radio rock alternative nationale Triple J lancent un concours national de démos baptisé « Pick Me », destiné à découvrir les jeunes talents émergents du pays.

Sans trop y croire, poussés par leurs parents, les adolescents envoient leur cassette démo par la poste.

En avril 1994, le verdict tombe : face à plus de 800 formations composées pour la plupart de musiciens adultes et chevronnés, Innocent Criminals remporte le concours à l'unanimité. Le jury de Triple J et de SBS reste sidéré en découvrant que les auteurs de ce riff dévastateur et de cette voix d'outre-tombe ne sont que trois collégiens en uniforme scolaire.

La naissance de « Silverchair » et la ruée des maisons de disques

Le prix du concours comprend l'enregistrement professionnel de « Tomorrow » et le tournage d'un clip vidéo pour la télévision. Dès que la radio Triple J commence à diffuser le morceau en boucle sur ses ondes nationales, un raz-de-marée s'abat sur l'Australie. Les lignes téléphoniques de la radio sont saturées par des milliers d'auditeurs voulant savoir qui est ce groupe inconnu.

L'industrie musicale panique. Les directeurs artistiques des plus grandes maisons de disques de Sydney prennent leur voiture en urgence pour faire les deux heures d'autoroute jusqu'à Newcastle, débarquant dans les salons des parents de Daniel, Ben et Chris.

C'est finalement le label indépendant Murmur Records (une filiale spécialement créée par Sony Music Australia pour signer des groupes alternatifs, dirigée par John O'Donnell et John Watson) qui décroche leur signature. Watson, impressionné par leur talent brut et leur détermination, deviendra leur manager historique et leur protecteur face aux dérives du milieu.

Avant de sortir officiellement le disque, le groupe doit impérativement changer de nom : Innocent Criminals sonne trop enfantin. En cochant deux morceaux sur une feuille de programmation radio — « Sliver » de Nirvana et « Berlin Chair » du groupe australien You Am I —, une faute de frappe fusionne accidentellement les deux titres : Silverchair est né.

À l'automne 1994, le single de Tomorrow sort dans les bacs. Il reste accroché à la première place des charts australiens pendant six semaines consécutives. Les trois garçons ont à peine 15 ans, n'ont même pas l'âge légal pour entrer dans les bars où résonne leur musique, et doivent demander des autorisations spéciales d'absence à leur proviseur.

L'insouciance du garage de Newcastle vient de voler en éclats : l'ouragan Silverchair est en marche.

1. La métamorphose d'un groupe : album par album

Silverchair ne compte que cinq albums studio en près de quinze ans d'existence. Pourtant, rares sont les formations dans l'histoire moderne du rock à avoir accompli une mue aussi radicale. En cinq chapitres discographiques, le trio est passé de l’insouciance d'un garage de banlieue ouvrière au post-grunge le plus féroce, avant de pulvériser ses propres fondations pour inventer un art-rock baroque d'une sophistication vertigineuse.

Voici l'analyse détaillée de cette mutation, agrémentée des coulisses et anecdotes historiques réelles qui ont forgé chaque disque.

I. Frogstomp (1995) – L'onde de choc post-grunge et l'insouciance adolescente

Le contexte et l'impact musical

À l'été 1994, trois collégiens de Newcastle (Daniel Johns, Ben Gillies et Chris Joannou), alors réunis sous le nom d'Innocent Criminals, envoient une cassette démo au concours national Pick Me, organisé conjointement par la chaîne de télévision SBS et la radio alternative Triple J. Ils remportent la compétition avec la première version de Tomorrow. Dans la foulée, le label Murmur (filiale de Sony Music) les signe immédiatement.

Pour ne pas manquer le lycée, le trio entre aux studios Festival de Sydney durant les vacances scolaires de décembre 1994. Sous la houlette du producteur Kevin Shirley, le groupe met en boîte son premier album en neuf jours montre en main. Shirley fait le choix délibéré de les faire jouer ensemble « live » dans la pièce, sans artifices numériques ni re-prises infinies, afin de capturer l'énergie brute de leur jeune âge.

Le son de Frogstomp est un monolithe de guitares en accordage Drop-D, gorgé de distorsion grunge et de rythmiques stoner/heavy metal :

  • « Tomorrow » : La tornade mondiale. Ce morceau bâti sur une alternance classique couplet acoustique feutré / refrain dantesque devient le titre le plus joué sur les radios rock américaines en 1995, propulsant des adolescents australiens au sommet du Billboard 200.

  • « Pure Massacre » : Composé par Daniel Johns en moins d'une demi-heure après avoir été profondément traumatisé par un reportage télévisé sur le nettoyage ethnique durant la guerre de Bosnie-Herzégovine.

  • « Israel's Son » : Un morceau lourd, quasi doom metal, porté par une ligne de basse rampante de Chris Joannou et un riff d'une noirceur précoce.

Les anecdotes du disque

  • La genèse accidentelle du nom « Silverchair » : Avant de sortir l'album, le groupe veut changer son nom d'Innocent Criminals, jugé trop puéril. En écoutant la radio, ils demandent deux morceaux : « Sliver » de Nirvana et « Berlin Chair » du groupe australien You Am I. En griffonnant leurs requêtes sur un bout de papier, ils fusionnent accidentellement les titres sous la forme Silver Chair, qu'ils contracteront en un seul mot.

  • La mue vocale en plein enregistrement : Durant les sessions de Frogstomp, Daniel Johns est en pleine puberté. Sa voix mue littéralement en studio, passant du timbre clair d'un collégien à cette texture rauque, éraillée et profonde qui surprendra la critique internationale et fera croire à beaucoup que le chanteur a la trentaine.

  • Tournée US : couvre-feu et devoirs de classe : Aux États-Unis, où ils jouent en première partie des Red Hot Chili Peppers devant 20 000 personnes, les trois membres sont mineurs. Leurs mères respectives les accompagnent en tournée en tant que tutrices légales. Une pièce du tour-bus est dédiée aux devoirs scolaires : avant de monter sur scène, ils doivent impérativement terminer leurs dissertations et leurs exercices de mathématiques envoyés par fax depuis leur lycée de Newcastle.

II. Freak Show (1997) – La cage dorée et les premières fissures expérimentales

Le contexte et l'impact musical

Proclamés sauveurs du grunge par MTV mais méprisés par une partie de la presse rock puriste qui les traite de marionnettes de majors, les trois membres vivent une rentrée brutale dans le monde adulte. Daniel Johns, en particulier, vit très mal cette surexposition : photographié à son insu devant chez ses parents, épié par des hordes de fans, il commence à développer une agoraphobie sévère.

Pour ce deuxième effort, le groupe s’associe à Nick Launay, producteur légendaire du post-punk et du rock australien. L'ambiance générale est plus hargneuse, le son de batterie de Ben Gillies devient gigantesque, et la palette sonore s'élargit de façon spectaculaire. Freak Show est le testament d'un groupe coincé entre la violence de ses riffs d'origine et une irrésistible pulsion d'avant-garde :

  • « Freak » : Le riff tranchant comme une lame de rasoir. Johns y hurle son dégoût d'être traité comme une attraction de foire (« If I keep on smiling, will you call me freak? »).

  • « Abuse Me » : Une pièce pop-grunge ciselée et vénéneuse, où Johns répond directement aux critiques musicales qui s'acharnaient sur leur jeunesse.

  • « Cemetery » : La rupture stylistique majeure. Daniel Johns compose seul une élégie crève-cœur à la guitare sèche, sur laquelle Nick Launay ajoute un quatuor à cordes arrangé par Jane Scarpantoni à New York. C'est la toute première fois que Silverchair s'affranchit du format guitare électrique/basse/batterie.

  • « Petrol & Chlorine » : Johns y expérimente un sitar indien et des accordages orientaux, posant les premiers jalons de ses futures compositions symphoniques.

Les anecdotes du disque

  • La peur du ridicule avec « Cemetery » : Daniel Johns a composé Cemetery en secret dans sa chambre. Terrifié à l'idée que Ben Gillies et Chris Joannou trouvent cette ballade acoustique « trop douce » ou « ridicule » pour un groupe de rock lourd, il n'a osé leur faire écouter la cassette qu'au tout dernier moment. À sa grande surprise, Gillies et Joannou ont immédiatement insisté pour qu'elle figure sur l'album.

  • L'imagerie authentique du cirque victorien : Pour concevoir le livret de l'album, le groupe a racheté les droits de véritables gravures et affiches de cirques forains du XIXe siècle représentant des « bêtes humaines » et des monstres de foire, symbolisant parfaitement la manière dont Johns se sentait déshumanisé par l'industrie du spectacle.

  • Le traumatisme de l'affaire criminelle aux États-Unis : En 1996, un double meurtre commis aux États-Unis voit les avocats de la défense tenter d'imputer le passage à l'acte de leur client à l'écoute obsessionnelle de la chanson « Israel's Son ». Bien que le groupe et sa maison de disques aient été totalement mis hors de cause par la justice américaine, cet événement a profondément marqué Daniel Johns, qui a failli tout arrêter par culpabilité et dégoût du star-système.

III. Neon Ballroom (1999) – Le chef-d'œuvre de la rédemption noire

Le contexte et l'impact musical

Entre 1997 et 1998, Silverchair frôle l'anéantissement pur et simple. Âgé de 19 ans, Daniel Johns s'enferme dans un mutisme absolu dans son pavillon de Newcastle. Ne supportant plus son reflet ni la nourriture, il développe une anorexie mentale sévère, tombant sous la barre des 50 kilos pour près d'1m85. Rongé par des crises de panique quotidiennes, il est incapable de sortir acheter son pain.

Seule la composition lui évite le pire : assis au piano ou avec sa guitare acoustique, veillé par son chien Sweep, il écrit ce qui deviendra la pièce maîtresse du rock alternatif australien : Neon Ballroom.

L'album délaisse les recettes éculées du grunge pour inventer une fusion théâtrale de rock gothique, de mélodies pop tragiques et de musique orchestrale du XXe siècle :

  • « Emotion Sickness » : Ouverture monumentale de plus de six minutes, où se mêlent guitares saturées broyeuses, cordes mélancoliques de l'Orchestre Symphonique de Sydney et le jeu de piano fiévreux du virtuose David Helfgott.

  • « Ana's Song (Open Fire) » : Le cœur émotionnel du disque. Johns y personnifie l'anorexie (« Ana ») comme une amante toxique qui le consume à petit feu. Une performance vocale d'une pureté déchirante.

  • « Anthem for the Year 2000 » : Écrit après un rêve fiévreux de Daniel Johns, le morceau combine des chœurs d'enfants, un riff robotique ravageur et un solo de talk-box, devenant l'hymne de toute une génération désillusionnée à l'aube du millénaire.

  • « Spawn Again » : Une réécriture métallique ultra-violente d'un ancien titre, reflétant son engagement militant en faveur des droits des animaux et son passage au véganisme strict.

Les anecdotes du disque

  • La tornade David Helfgott en studio : Pour le piano d'Emotion Sickness, Johns voulait absolument David Helfgott, le pianiste prodige atteint de troubles schizo-affectifs dont l'histoire avait inspiré le film hollywoodien Shine (récompensé d'un Oscar). Arrivé au studio avec une excitation incontrôlable, Helfgott a embrassé chaque membre de l'équipe sur les deux joues une dizaine de fois, avant de s'asseoir au piano et d'enregistrer une prise magistrale en marmonnant frénétiquement en continu.

  • Sweep, le chien crédité aux notes de pochette : Durant ses mois d'isolement le plus noir, le chien de Daniel Johns, un berger australien nommé Sweep, a été son unique compagnon régulier. Présent physiquement dans la cabine de mixage tout au long de l'enregistrement de Neon Ballroom, Sweep est officiellement crédité dans le livret comme membre d'honneur de l'équipe pour « soutien émotionnel ».

  • La métamorphose visuelle et le choc du public : Pour la tournée Neon Ballroom, Daniel Johns coupe radicalement avec l'archétype du rockeur grunge viril : il monte sur scène fardé de paillettes, maquillé d'eye-liner argenté, habillé de costumes en satin vert ou rose fluo. Cette audace glam-queer déroute violemment le public originel de hard-rockers mais impose Johns comme une icône artistique hors-norme.

IV. Diorama (2002) – L'apothéose symphonique et l'épreuve du corps

Le contexte et l'impact musical

Après avoir purgé ses ténèbres avec Neon Ballroom, Daniel Johns opère une révolution copernicienne. Il refuse de réécrire des chansons dépressives et décide de bâtir un sanctuaire sonore immaculé, exubérant, inspiré par les arrangements vocaux de Brian Wilson (Pet Sounds), l'univers baroque de Broadway et les compositeurs classiques Maurice Ravel et Gustav Mahler.

Johns s'installe au piano droit, n'utilise pratiquement aucune guitare pour la composition et conçoit des architectures mélodiques d'une complexité sans précédent pour le rock contemporain. Pour concrétiser ses idées, il contacte la légende vivante des arrangeurs hollywoodiens : Van Dyke Parks. Co-produit avec David Bottrill, Diorama est un sommet d'art-pop symphonique :

  • « The Greatest View » : Un tour de force pop-rock, enrichi de fanfares de cuivres éclatantes et de ponts harmoniques d'une richesse étourdissante.

  • « Tuna in the Brine » : Le chef-d'œuvre compositionnel de Daniel Johns. Une suite symphonique sans aucun refrain récurrent, multipliant les changements de tonalités, de tempi et d'atmosphères, où l'orchestration de Van Dyke Parks tutoie le sublime.

  • « Across the Night » : Une ouverture féerique portée par des harpes, des pizzicati de cordes et une narration onirique digne d'un opéra pastoral.

  • « Without You » et « Luv Your Life » : Des pièces d'art-pop chatoyantes, célébrant l'amour et la beauté retrouvée de l'existence.

Les anecdotes du disque

  • Le télégramme d'amour de Van Dyke Parks : Lorsque Daniel Johns a envoyé ses démos de piano brut à Van Dyke Parks à Los Angeles, ce dernier a d'abord cru à une plaisanterie d'une maison de disques : comment un jeune guitariste de grunge australien de 22 ans pouvait-il maîtriser de telles modulations harmoniques ? Ébloui, Parks lui a envoyé un message resté célèbre : « Travailler avec vous est la chose la plus excitante qui me soit arrivée depuis Brian Wilson et "SMiLE". Comptez sur moi. »

  • La tragédie de l'arthrite réactionnelle : Alors que l'album s'apprête à sortir sous les éloges unanimes de la critique internationale, le corps de Daniel Johns le trahit brutalement. Il est frappé par une arthrite réactionnelle sévère, une maladie inflammatoire rare qui s'attaque à toutes ses articulations. Ses genoux, ses chevilles et ses doigts gonflent au point qu'il est incapable de marcher, d'ouvrir une porte ou d'effleurer une corde de guitare. Cloué au lit pendant près d'un an, Johns assiste impuissant à l'annulation de la tournée mondiale aux États-Unis et en Europe.

  • La performance héroïque aux ARIA Awards 2002 : Lors de la cérémonie des victoires de la musique australiennes de 2002, Silverchair réalise une razzia historique (6 récompenses). Daniel Johns, soutenu par ses proches pour pouvoir se tenir debout, monte sur scène en souffrant le martyre pour interpréter « The Greatest View » au piano et au chant. Cette performance, habitée d'une intensité tragique inouïe, reste gravée dans l'histoire de la télévision australienne.

V. Young Modern (2007) – L'élégance glam et l'adieu triomphal

Le contexte et l'impact musical

Après une traversée du désert de près de cinq ans, le temps pour Johns de vaincre sa maladie articulaire, d'épouser la chanteuse Natalie Imbruglia et d'explorer la pop électronique aux côtés de Paul Mac au sein du projet The Dissociatives, Silverchair se réunit à Los Angeles en 2006.

Loin des tensions du passé, Young Modern est l'album de la joie pure, de l'élégance pop et du plaisir d'être ensemble. C'est un disque dandy, teinté de funk sophistiqué, de glam rock 70s à la David Bowie et de pop symphonique débridée. Van Dyke Parks reprend du service pour orchestrer les cordes, cette fois-ci enregistrées dans le prestigieux auditorium du Rudolfinum à Prague avec l'Orchestre Philharmonique Tchèque :

  • « Straight Lines » : Composé conjointement par Daniel Johns et Julian Hamilton (du groupe électro The Presets), ce morceau incandescent, porté par une ligne de basse bondissante et un refrain ultra-positif, devient un triomphe commercial phénoménal (certifié quadruple platine).

  • « Those Thieving Birds (Part 1, 2 & Strange Behaviour) » : Une fresque progressive de 7 minutes et 30 secondes divisée en trois actes distincts, naviguant entre folk acoustique intimiste, envolées philharmoniques majestueuses et parenthèse électro-disco audacieuse.

  • « If You Keep Losing Sleep » : Un cabaret rock totalement halluciné, influencé par les musiques de films de Danny Elfman, rythmé par des cuivres syncopés et des ruptures de tempo acrobatiques.

  • « Mind Reader » et « Reflections of a Sound » : Du glam-rock léché, mariant guitares groovy et harmonies vocales impeccables.

Les anecdotes du disque

  • Le sauvetage rock de « Straight Lines » par Ben Gillies : À l'origine, Daniel Johns avait composé Straight Lines sous la forme d'un titre purement électro-pop pour un autre projet et hésitait à le proposer à Silverchair. C'est le batteur Ben Gillies qui, entendant le potentiel du refrain, a insisté pour s'emparer du morceau, le propulsant avec son jeu de batterie énergique pour en faire un hymne rock triomphant.

  • Les larmes des musiciens philharmoniques de Prague : Lors de la session d'enregistrement au Rudolfinum de Prague pour la pièce symphonique Those Thieving Birds, Van Dyke Parks dirigeait l'Orchestre Philharmonique Tchèque. À la fin de la première prise complète de la partition, plusieurs violonistes de l'orchestre classique, profondément émus par la progression harmonique de la composition de Daniel Johns, ont déposé leurs archets pour applaudir la cabine de contrôle.

  • Un record historique inégalé : Dès sa sortie, Young Modern entre directement à la première place des charts. Silverchair devient alors le premier et unique groupe de toute l'histoire de la musique australienne à voir ses cinq albums studio consécutifs débuter au rang de numéro 1 (#1 ARIA Debut).

Épilogue : L'hibernation indéfinie (2011)

En 2009 et 2010, le groupe entre à nouveau en studio pour composer un sixième album aux sonorités plus sombres et expérimentales (dont les démos non finalisées portaient les titres de travail 16 ou Machina).

Cependant, en mai 2011, Daniel Johns, Ben Gillies et Chris Joannou publient un communiqué commun annonçant la mise en sommeil du groupe :

« Nous avons formé Silverchair quand nous avions 12 ans. Aujourd'hui, nous sommes arrivés au point où la flamme créative qui nous unissait tous les trois s'est éteinte naturellement. Nous refusons de faire un album simplement pour honorer des contrats ou faire une tournée lucrative. Nous entrons donc en hibernation indéfinie. »

Cette séparation digne et sans compromis a scellé à jamais la légende de Silverchair : celle d'une formation qui n'a jamais trahi son intégrité artistique, laissant derrière elle cinq albums majeurs, chacun incarnant une étape brillante et radicale de son émancipation musicale.